Lexique conflit

À l’occasion d’une intervention sur les pratiques restauratives auprès de l’équipe et des parents d’une école démocratique, j’ai rassemblé ces premières contribution à un lexique du conflit – base de dialogue pour la compréhension mutuelle au sein d’un collectif ? Il n’y a rien ici sur les émotions, ça manque (voir « Socioculture » chapitre 2…)

> Confiance : Fait d’accorder à l’autre la capacité de faire quelque chose de bien. Toujours contextuelle (« je peux te faire confiance pour … mais pas pour … »). Toujours éprouvée et possiblement renforcée ou abîmée par le doute, le dialogue et l’expérience (dialectique confiance / méfiance).

> Sécurité : Besoin fondamental humain associé à la stabilité. Ainsi à l’inverse, les changements brutaux (ou les désirs pressants d’en accomplir) peuvent être à l’origine d’un « sentiment d’insécurité », lié à des peurs parfois légitimes d’exclusion ou de dissolution (surtout lorsque des enjeux personnels forts sont en présence : affects, finances, travail, etc). Les engagements clairs, les perspectives de dialogue et de transformation à moyen ou long terme plutôt qu’à court terme peuvent ainsi asseoir ce besoin.

> Communauté : Ensemble de personnes qui partagent un risque / l’usage d’un commun / les conséquences d’un conflit en leur sein.

> Tension : Différence de potentiels, de visions, de stratégies concernant l’action ou l’organisation. Chance ou risque, selon qu’elle peut être traitée ou qu’elle s’accumule et dégénère en conflit.

> Désaccord : différence de points de vue, de posture théorique qui peut être clarifié et n’empêche pas forcément alors la coopération.

> Conflit : Ensemble de désaccords non-clarifiés et / ou de tensions non résolues. Opportunité pour le collectif d’avancer / de se transformer, en conscience et / ou dans la souffrance, selon la façon dont il est traité.

> Écoute : Ce qui donne l’impression d’avoir été entendu-e. Y contribuent l’empathie et l’imagination (capacité à saisir les émotions de l’autre, à se mettre à la place de l’autre pour comprendre ses intentions et ses besoins).

> Liberté : Liée à la responsabilité. Capacité à déjouer les rôles (par exemple « bourreau, victime, sauveur ») chez soi et chez les autres, à nous libérer collectivement des influences qui entravent notre rationalité.

> Gouvernance : Ensemble des processus et modes d’organisation collective implicites ou explicites, définissant qui décide et qui fait quoi. Grosse source de conflits au sein des collectifs.

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Cadre démocratique

Utilisé lors d’un « Gros Débat » avec les gilets jaunes, la mairie de Languédias et le député LREM (voir sur facebook @Socioculture3.0 le film d’une partie de la rencontre et bien d’autres retours sur l’action), et bien évidemment réutilisable.

exemple de cadre de parole sans programme

Bienvenue !

Début 2019 : ce blog change (un peu) de style, en même temps que je réoriente (un peu) son intention. Support pour l’ouvrage, j’y publierai à présent aussi des informations sur mes activités (en solo du moins : pour ce qui est de Murmure des forêts, mieux vaut s’inscrire sur la liste de diffusion, et pour le reste voir « Qui est là » ?)

J’y ai mis surtout l’intégralité de « Socioculture » : hop c’est dans le premier onglet. Le théâtre, les autres textes et les archives restent là au complet, et j’écrirai sans doute des articles encore… À voir pour le reste. J’ai rajouté un « widget » pour s’abonner au blog, là sur la droite : bienvenue oui ! Je nous souhaite une année tendre et franche, et qu’on y soit tou-te-s chef-fe-s, comme toujours.

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Masturbation intellectuelle ? « Rrhâa lovely »

Je me considère assez volontiers comme intellectuel, même si je pense être une version relativement peu conventionnelle de ça, étant données ma façon de parler penser écrire, et ma tendance à faire du lien entre l’intellectualité et les autres dimensions de l’être (j’ai même découvert récemment que c’était sans doute ma mission de vie, en tout cas c’est comme ça que je l’ai formulée « relier les dimensions »)

Quand j’étais petit, j’en ai souffert un peu parce que ça n’avait pas l’air très bien vu par les personnes que j’avais envie d’aimer, en tout cas c’était pris comme une insulte, par eux… et par moi aussi hélas ! Enfin pour être exact, la formulation c’était plutôt « intello » et c’était assorti d’autres joyeusetés en actes et en paroles qui ne me permettaient pas trop de douter de l’intention (péjorative, humiliante, « blessante » même : tant qu’à démasquer les évaluations, allons-y). Aujourd’hui, je n’en veux pas à ces camarades de classe qui m’ont enseigné au fond de bonnes bases de dialectique : dans tout mal, il y a un bien, et vice-versa.

Ainsi de cet étonnante vertu, l’humilité : quand je la prends par moi-même, à l’évidence c’est un bien (je cherche à rester humble même dans les instants de gloire ou le feu de l’action), mais si on veut me la donner sans mon consentement, pas d’accord (pour qu’on m’humilie si je ne suis pas -encore- prêt à l’être, dans tel ou tel contexte défavorable par exemple)

Bon et ben pareil pour l’intellectuel-le : pas de problème a priori à utiliser son intelligence s’il s’agit de la mettre à contribution pour le bien commun, mais si c’est pour faire chier le monde, alors là non einh, on n’en veut pas ! Reste à savoir ce qu’est le bien commun, et là hahaha vous allez rire : pour le savoir, il faut justement utiliser son intelligence* ! Pas de pot pour les intellos, bien souvent il-le-s ont une vision du bien commun un peu en décalage sur leur temps, et du coup ça arrive que tout le monde se moque d’eux** parce qu’il-le-s n’arrivent pas à la partager assez clairement ou assez vite, c’est bête einh ? Et ouais, c’est comme ça. Le monde est sans pitié pour les faibles. Alors du coup, des fois ils se vengent et deviennent super-méchants pour être fort-e-s et construisent des machines de guerre, comme dans le dessin animé « les 4 fantastiques ». Ou des fois, il-les deviennent très savants dans un domaine très précis et en même temps très cyniques ou désabusé-e-s, et elles se droguent pour tenir et produisent des rapports qui annoncent la fin du monde pour bientôt et quand ça arrive en effet ils haussent les sourcils négligemment en disant « vous voyez je vous l’avais bien dit ». Ou encore, els rejoignent un réseau de gens qui les comprennent et alors là, ouf, on peut souffler un peu et essayer de voir ce qu’on peut faire avec les moyens qui sont à notre disposition (l’éducation populaire par exemple, ou l’écologie profonde, ou le chamanisme ou d’autres formes de militance ou de méditation).

Donc si on me dit que je suis intellectuel aujourd’hui, ça me dérange pas, en fait c’est même un peu vrai je crois – comme toi sans doute si tu prends le temps de lire ça attentivement – et même si je ne suis pas que ça. Voire, si on me traite d’intello, je respire un grand coup, j’essaie de sourire et d’assumer mon rôle sur terre allez, mes paquets de neurones, les cultures des milieux d’où je viens et par où je suis passé qui m’ont imprégné et l’invraisemblable habitude de mes parents de me parler dès mon plus jeune âge comme si j’étais une vraie personne, c’est dingue de faire ça non !?

Par ailleurs, (et contrairement à ma mère à l’époque je crois :^) je n’ai pas de problème avec la masturbation. Je l’ai pratiquée pendant des années, avec plus ou moins d’intensité selon les périodes, et ça a été pour moi un super chemin d’apprentissage de l’intensité justement dans ce qu’elle a de physique – on peut aller très très très loin dans la sensation avec la masturbation ! En plus, c’est gratuit, ça ne rend pas sourd, et ça n’est pas dangereux pour la santé que je sache – ou du moins, pas dans ces temps de la jeunesse où l’on pète de vie et où l’on peut dilapider facilement son Ki (voir « le tao de l’art d’aimer »). Je crois qu’heureusement beaucoup de gens sont au courant aujourd’hui d’ailleurs, même s’il y a encore sûrement des filles qui n’osent pas et des gars qui se contentent d’une assez vulgaire décharge (ou l’inverse peut-être). De mon côté à présent je ne pratique plus, parce que je n’y trouve plus d’intérêt, non pas tant je crois parce que je ne suis plus si jeune justement que parce que j’ai découvert d’autres intensités plus désirables, à la fois physiques (tantrisme) et sur d’autres plans. Par exemple plans émotionnels (ça vous aurez compris si vous avez lu les autres articles ici) ou bien encore plan culinaire (surtout depuis que j’ai vraiment arrêté de tuer pour manger, c’est-à-dire très très très récemment et encore, c’est pas facile einh je consens à des compromis sinon la galère parfois… ah ben c’est physique aussi en fait la bouffe ! pardon pour la dérive)

Bref : la masturbation, si ça ne nous empêche de vivre d’autres choses chouettes (car alors c’est une manie qui s’appelle l’onanisme je crois) : dans l’ensemble, « c’est bien », hourrah ! Plus d’infos sur cette thématique par exemple sur l’excellent blog « Les fesses de la crèmière ».

Mais alors, la masturbation intellectuelle, alors là ah non, là non, ça vraiment, c’est chiant ! Ça vraiment, c’est le repoussoir absolu. Moi quand quelqu’un-e parle sans s’arrêter d’un truc qui ne m’intéresse pas, et qu’en plus j’ai l’impression qu’il-le ne parle que pour écouter sa belle voâa, pour séduire la foule, pour gagner plus (en travaillant moins péniblement) et pour faire mousser non pas son mickey ou son abricot mais au fond oui son ego comme on dit, son p’tit chou comme dit Isabelle, donc au fond sa chère personne einh il faut bien l’appeler par son nom et puis lui parler poliment en plus, jeune homme (hé j’ai bientôt 40 ans einh ayé) : ça alors, ça me saoûle, ça me gonfle, ça me hérisse, ça me donne envie surtout de lui couper la chique pour pouvoir en placer une moi aussi, moi qui n’en pense pas moins. Enfin, parfois einh, parce que des fois il suffit de tourner le bouton et de (laisser le silence) prendre le relais. (Le silence ou bien… Rrrraaaaâh ! ça m’énerve, voilà, et si je suis tout seul dans la voiture eh ben au moins je peux même franchement hurler des insanités à ce moment-là, ça fait du bien. Le silence revient bien, après. (Une fois par exemple j’ai fait ça contre les « pères de l’église » : vraiment je ne préfère pas écrire ce que j’ai dit à ce moment-là… mais ça n’a pas fait pas de moi un mauvais chrétien, il me semble, au contraire !)

Et pourtant, depuis qu’on m’a dit que ce que je produisais parfois, moi aussi à mon tour, c’était de la masturbation intellectuelle (ou même depuis bien plus longtemps en fait j’avoue), j’ai révisé un peu mon jugement, et je me suis dit que peut-être parfois oui d’accord je voulais bien essayer de le considérer avec un peu plus d’attention, que ce que disaient les autres pouvait avoir un réel intérêt – au moins pour eux déjà, et peut-être même au-delà, qui sait ? Et que du coup je pouvais peut-être, parfois, dans des circonstances appropriées, essayer de leur donner crédit au moins disons allez vingt minutes, pour voir. Ou parfois si je suis trop speed ou que d’autres aussi aimeraient bien parler là maintenant, au moins une ou deux allez. Ou parfois même pas du tout, mais alors je le leur dis poliment, du genre « Excusez-moi, je n’ai pas le temps maintenant de vous écouter ». Ou bien « C’est hyper intéressant ce sujet-là, mais ce n’est pas la priorité maintenant, je crois… » Ou bien encore « Essayer de comprendre me demande un effort, et là, je ne suis prêt à le faire, désolé ! » Je ne leur dit pas que c’est de la branlette intellectuelle, ni non plus de la folie douce ou un égo-trip ou un franc & joyeux délire avant de les avoir vraiment écouté-e-s.

Je vous invite à faire pareil. C’est très stimulant pour l’esprit ! Je me retrouve depuis (longtemps) à écouter des paroles que sinon j’aurais dédaignées, parce qu’elles n’entraient pas dans mes normes de jugement, dans mes habitudes d’oreilles, dans mes façons de penser… et presque toujours, quand j’arrive à faire ça, je trouve quelque chose de bon à en tirer, non seulement pour la personne qui l’émet, mais miracle : aussi pour moi.

Par ailleurs, je t’invite à réfléchir à ceci : qu’est-ce qui se passe, politiquement, quand une parole au sein d’un collectif est taxée de « masturbation intellectuelle » ? Est-ce qu’il n’y a pas là derrière au fond une peur – tout à fait légitime peut-être – de vivre encore une fois un rapport de l’ordre de la domination culturelle, et donc d’y couper court ? Comment peut-on évaluer rapidement le risque de ne pas entendre du coup / et/ou d’ouvrir un espace pour accueillir confortablement / une pensée qui peut s’avérer parfois intéressante pour tou-te-s, y compris dans ses possibles incarnations subséquentes en finalités-moyens-techniques, en somme dans la possibilité qu’elle contient peut-être de produire « des trucs concrets »*** ? Est-ce parfois une tentative consciente ou insconciente pour s’assurer un « pouvoir sur » (le cours de la parole, l’orientation de l’action collective, ma sympathie, etc.) ?

Si tu réponds « oui » à cette dernière question, te voilà vraisemblablement face à une autre forme de domination culturelle : l’anti-intellectualisme. C’est un élément-clé de ce qu’on appelle aujourd’hui (souvent à tort je crois) le populisme, et qu’avant on appelait il me semble poujadisme, en référence à un gros gars qui s’attirait la sympathie des foules comme ça, en ridiculisant celles et ceux qui ne pensaient pas comme lui. On parle aussi de démagogie, c’est ça ? si je comprends bien le jeu de mot étymologique ça consiste à essayer de prendre les gens qui font le peuple pour des enfants ? On peut parler aussi de manipulation alors maman ? – Oui mon chéri, mais comme dans toute vision dialectique, pas de manipulation sans émancipation ! – o indeed, well then, lovely !

Rha lovely : Si quelqu’un-e peut m’expliquer où pourquoi Gotlib a pêché ces deux termes systématiquement associés dans ses capharnaüms bien ordonnés à « prendre son pied », je suis preneur. Une prochaine fois je parlerai mieux de l’orgasme républicain et de l’extase christique, ce sera non-moins d’la branlette-à-cerveau promis ! D’ici là, ouvrons l’oeil, le bon.

(Tiens c’est sympa ça, ça pourrait être un petit leitmotiv pour la fin des articles de ce blog ! Si jamais je me mets à y écrire plus régulièrement… mais alors pour que ça ait un sens il faudrait que je cherche à diffuser ces textes, que je change ce graphisme moche, voire que j’imagine aller faire des vidéos youtube avec ou sans prompteur ouhla je suis pas sûr d’être prêt. Sauf si tu veux m’aider ?)

* Attention, je ne dis pas que l’on ne peut pas partager des visions pertinentes du bien commun quand on ne se considère pas comme intellectuel-le ! D’autres approches sont tout aussi valables. D’ailleurs, je crois que nous sommes tou-te-s intellectuel-le-s, en fait.

** « Toute vérité franchit trois étapes. D’abord, elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant été une évidence. » disait Arthur Schopenhauer. Hahaha.

*** Projet : écrire une mini-mythologie du « besoin de concret », pendant à celle-ci sur la masturbation intellectuelle. Comme si toute parole n’était pas un acte concret, le premier espace politique et existentiel, concrètement, quotidiennement ? Et derrière, la difficulté à saisir la complexité du réel à une époque où les conséquences possibles de chacun de nos (bêtes) actes dépassent de loin la durée d’une vie humaine ?

Ya-t’y comme un doute sur le commun bien ?

Notre époque connaît une tension sociale, économique et écologique qui atteint des sommets presque incroyables, du jamais vu. Quand je dis ça plein de gens me regardent encore comme si je disais des conneries, comme si l’histoire se répétait simplement.
Et pourtant non, pas exactement : c’est factuellement inédit c’qu’on vit. Quantifiable. Écarts de revenus et de répartition des richesses, disparitions d’espèces, taux de suicide, de radium et de pétrole, températures moyennes, dette publique, ventes de drogues et occurrence de tempêtes. « Ya pas d’quoi rire » comme disait Brigitte. Et de rire, inadapté-e-s que nous sommes elle et moi et toi sans doute un peu beaucoup pas du tout aussi si tu lis ça (^;
« Rire ou pleurer, j’hésite » comme écrivait aussi la camarade Babouillec, autiste sans parole qui en sait long sur le monde où elle est née, depuis l’début qu’elle a rudement fourché à y coopérer. On va plus ou moins loin dans le refus des normes, nous autres.
Heureusement que les méditant-e-s et les militant-e-s équilibrent : n’empêche que la tension elle, monte encore. Sacré potentiel changement politique et existentiel vers… quoi ? qu’est-ce qu’on veut ? ben, la paix, la liberté et l’amour, tou-te-s les humain-e-s sont plus ou moins d’accord là-dessus non ? Tant qu’on reste sur les grands principes.

Alors plus sérieusement, merci à Hervé pour cette réflexion initiée autour d’un mot essentiel : COMMUN ! Parce que le bien, tout le monde voit à peu près ce que sait : personne n’aime les rhumes, tout le monde aime les câlins (si tu as pris soin de changer de vêtements cette semaine ?), personne n’aime se prendre une balle dans la tête, tout le monde aime le chocolat (ou sinon en tout cas, ça se soigne, ou bref on en fait pas une maladie) Mais quand on se demande ce qui est bien commun, là pour l’heure, ça se gâte encore dans la conscience humaine, si conditionnée encore à la rareté et à la compétition.
Dans un dictionnaire (partagé) du Langage de Chair, ça qui nous faut pour briser les Gangues de bois, cf ci-d’ssous Novarina, cf aussi ici (à la toupie) ou là (sous les pavés en bas), commun occupe ainsi une place de choix.
Les communautés fondées autour des nouveaux usages des technologies numériques (communautés assez virtuelles ou bien campées selon) ont en effet ramené ce mot-là sur le devant de la scène en parlant des Communs tout court, réactualisant ainsi une notion venue du moyen-âge et qui s’appliquait alors à des biens très matériels. Aujourd’hui, on l’emploie souvent pour parler de biens immatériels, de savoirs, d’outils collectifs, d’images etc… Des Communs créatifs donc, comme dit le label open source, plus ou moins soucieux des questions de paternité.

Concernant les outils numériques cependant, s’ils se veulent de bien commun, comme le soulève Hervé c’est la question de la convivialité qui se pose aussitôt. Le numérique est à mes yeux paradoxal ou border-line dans sa contribution à notre société. A double tranchant. Dans les deux sens du Convivial (habituel et Illich-convivialiste) il y a potentielle tension :
– Sur internet, il y a tant à boire et à manger… et surtout pour les yeux, pour l’esprit. Des études sur l’intelligence collective montrent que notre coeur est aussi bien à l’ouvrage quand on travaille par ordis interposés. N’empêche que pour le corps, vous repasserez (^; Et quand on descend à ce stade-là dans la matière, on se rappelle aussi les mines de silicium et les gigafrigos à données, assez indigestes au fond pour la terre et nous. Ainsi, les outils numériques sont avant tout des outils de transition. Eux aussi sont amenés à décroître à moyen terme dans une vision permacole.
– Selon les domaines et les approches, la « participation » à la mode et la contribution réellement collective au bien commun qu’ils permettent est plus ou moins effective, plus ou moins biaisée. Les outils sont parfois si complexes… Sans parler même de celles et qui ne sont pas à l’aise avec l’écriture, ou qui n’ont pas d’accès facile à un ordi, les programmes les plus performants qui y sont développés nécessitent souvent des compétences particulières, longues et ardues à acquérir. Une vraie maîtrise de tous les outils spéciaux développés par les technologies numériques ne saurait (ni aisément ni utilement) être donnée à tout le monde. Ainsi les rôles programmateurs ou de community manager doivent se penser à l’échelle sociétale : ça devient une question politique.

Ces deux aspects de la question peuvent effectivement se résoudre dans un rapport social aux outils numériques, infiniment plus collectif que les usages actuels qu’on en fait par ici (plus proche en revanche de ce qui est vécu je crois dans maints endroits d’Afrique, par nécessité). L’ordinateur-même, outil unique et partagé à l’échelle a minima d’un village ou d’un immeuble par exemple, pourrait alors peut-être devenir un outil vraiment convivial.
Par ailleurs, c’est bien au-delà du champ de la connaissance qu’il faut penser et vivre les Communs. Peut-être que les chemises des cadres d’Air France déchirées récemment nous parlent aussi d’une telle urgente ré-incarnation
Et puisque d’un mot forgé pour parler de ce qui est on-ne-peut-plus-concret on entre soudain à pied joints, comme par surprise, dans un champ lexical lié au spirituel – mais quelle autre convergence que celle du politique et du sacré, pour penser le bien partagé de l’humanité sur cette planète ? pointons un autre jeu de mot très élémentaire (entre autres salvateurs clichés aujourd’hui dans l’air, rafraichi un peu de ces vieux relents d’hyper-humiliation-de-ce-qui-est-simple-et-humble) :
Ce qui est bien dans le Bien Comme-Un, c’est qu’il est si plein de diversités (^;
D’où la force de la comparaison : j’ai dit « comme », camarade, j’ai pas dit qu’on est Un. Et si pourtant nous vivions vraiment nos vies comme si nous étions vraiment une partie de Gaïa ? ce serait bien, ça aussi non ? comme euh comme idée comme projet comme devenir comme lieu comme… einh ?
Quoi ? vous n’y croyez pas ? bah, c’est pas grave, on change si vite d’opinion !

En attendant on peut toujours signer la déclaration universelle des droits de la Terre http://www.declarationuniverselledesdroitsdelaterre.org/fr/Accueil.html
ou bien la Charte remarque… http://www.earthcharterinaction.org/contenu/pages/La-Charte-de-la-Terre.html
Ma préférée je crois que c’est celle-là quand même : http://www.rightsofmotherearth.com/declaration/droits-de-la-terre-mere/

Notre Parole

Notre Parole
(extraits)

(…)

Parlé par des speakers qui nous annoncent quotidiennement par flashes pétaradants et en messages scandés, la bonne nouvelle du salut par les choses et de l’échange de toute chose contre autre chose, j’entends le français de jour en jour perdre ses sons et se dévocaliser à vue d’œil, devenir (…) une sorte de petit morse de propagande, tapé, accablant et qui ne respire plus. Rien respire plus. Plus qu’un petit rythme court à deux temps qui s’installe partout, qui voudrait nous emporter et qui nous pétrifie. La mécanique du oui ou non…. Alors que l’humain, au contraire de l’ordinateur et du chien n’est pas une machine à japper oui ou non, à ânonner, le plus le moins, à acheter ou pas, à accepter d’enregistrer ou pas, mais un animal qui répond par questions, qui ne sait pas toujours tout tout de suite, qui ferme les yeux parfois pour voir, doit inspirer-expirer pour savoir, brûler les choses en mots contraires, souffrir sa phrase, parler son drame. Celui qui pense comme il respire.

Prise dans un modèle tout mécanique du langage, victime de sa propre idéologie de la communication comme vente d’information et échange de choses, prisonnière d’elle-même, la télévision n’excelle aujourd’hui que dans l’étalage des choses mortes (…) Tout s’y transforme en objet, tout s’y vend, tour y sent la mort. Car la mort et les choses sont liées, car la mort et la matière morte ne font qu’un : comme le dit si magnifiquement Bossuet : « Tout ce qui se mesure périt ».

(…)

Mimons l’échange tant que nous pouvons, nous les humains, mais dans le fond nous le savons bien, qu’il n’y a que les tuyaux, les vases et les ordinateurs qui communiquent. (…) Parler, c’est tout autre chose que d’avoir à se transmettre mutuellement des humeurs ou se déverser des idées ; parler n’est pas la transmission de quelque chose qui puisse passer de l’un à l’autre : parler est une respiration et un jeu. (…)

Medium, medias, communication, information : ces mots-là nous trompent ; tous les médias nous trompent, non par ce qu’ils disent, mais par l’image du langage qu’ils nous donnent : un enchaînement mécanique avec émetteur récepteur, marchandise à faire passer, outils pour le dire et chose à transmettre. Au bout de cet enchaînement, c’est l’homme, c’est le parlant lui-même qui n’a rien dit ; au bout de la chaîne, il n’y a jamais que le message qui ait parlé. La communication parle toute seule. Parler n’est pas communiquer. Toute vraie parole consiste, non à délivrer un message, mais d’abord à se délivrer soi-même, en parlant. Celui qui parle ne s’exprime pas, il renaît. Parler respire et la pensée délie. Toute vraie parole est résurectionnelle.

Parler n’est pas échanger des choses, communiquer des mots, sonnants et trébuchants, parler n’est pas un échange marchand, un marchandage de mots vendus, de vérités à vendre ; parler est une renaissance à deux et un don. La parole se donne, ne s’échange pas. Il y a dans la parole humaine comme une danse et quelque chose qui s’offre, et comme le don de parler qui se transmet, la transmission du don de parler que nous avons reçu. Celui qui nous parle vraiment, peut-être qu’il nous informe un peu sur lui et sur le monde, mais il y a surtout, au centre invisible de sa parole, l’étonnement d’avoir des mots. (…)

La communication veut tout dire, tout vider, nous informer de tout, tout expliquer, mais nous savons tous très bien qu’au bout de toute explication ça n’est jamais qu’une chaîne de causes mortes qui s’est déroulée devant nous. (…) Nous réapprendrons peut-être un jour que la science peut savoir toute la mort, mais que l’amour seul connaît. Nous réapprendrons que la prière n’est pas un obstacle au raisonnement de la raison, mais le couronnement de l’esprit (…) Nous le réapprendrons le jour où nous aurons retrouvé toute notre vue, nos deux yeux : le jour où nous n’aurons plus comme seul modèle de connaissance la compréhension, qui veut prendre et croit posséder, mais aussi le saisissement. Nous (…) saisissons et nous sommes saisis. (…) La parole appelle, la parole ne nomme pas. Nous ne possédons rien en parole : nous appelons. Toute chose nommée, nous ne la possédons pas, nous l’appelons.

Penser est renverser les idées mortes (…) La vraie syntaxe déchaîne tout. Dans la communication médiatique, il ne s’échange que des phrases mortes. Alors que nous n’étions là justement que pour nier par nos paroles la matière morte, pour lui porter un coup par dedans. Nous sommes des animaux non nés pour manger le monde comme on nous dit, mais pour en ressortir vivants. La matière morte, nous la trouons en nous ouvrant pour parler. Le mot humain n’est pas une étiquette : le mot humain est un vide porté par nous dans les choses, comme un coup qui les transperce. Nous sommes sur terre pour nous libérer de la stupeur. Rien que par notre parole. Car la parole délivre toute chose de sa présence stupide, renverse la matière de la mort. Celui qui parle, c’est pour renverser les idoles de la mort.

Où est la mort ? Est-elle notre futur et tout ce qui nous attend ? (…) La mort est-elle notre issue comme on dit et comme nous l’enseignent les philosophies petites ? Non non : contrairement à ce qu’on vous a toujours dit, la mort ne vous arrivera pas. La mort n’arrive jamais à personne (…) Mais la mort est en nous, de notre vivant : nous la rencontrons tous les jours, elle est à combattre à chaque instant – et non un jour, plus tard, à l’hopital, dans une lutte fatale perdue d’avance… la mort n’arrive jamais plus tard : elle est ici et maintenant, dans les parties mortes de notre vie. (…)

Qui communique ? Est-ce moi qui parle ? Écoutons notre langue et comme il y a quelque chose de mystérieux dans ce mot même de personne… Et comme nous avons reçu une idée trop petite, précise, trop étriquée, trop mensurée, trop propriétaire de l’homme : « acteur social », « particulier », « consommateur », « ego d’artiste », « usager de soi »… Chacun de nous est bien plus ouvert, non fini, et visité. Il y a quelque chose de présent, d’absent et de furtif en nous. Comme si nous portions la marque de l’inconnu. (…) Il y a comme un voleur en nous, une présence dans la nuit. Nous ne pouvons en parler. Nous luttons contre lui, nous lui demandons son nom et il répond par des énigmes. Nous lui demandons son nom et c’est le nôtre qui a changé. Il y a un autre en moi, qui n’est pas vous, qui n’est personne.

Quand nous parlons, il y a dans notre parole un exil, une séparation d’avec nous-même, une faille d’obscurité, une lumière, une autre présence et quelque chose qui nous sépare de nous. Parler est une scission de soi, un don, un départ. La parole part du moi en ce sens qu’elle le quitte. Il y a en nous, très au fond, la conscience d’une présence autre, d’un autre que nous-même, accueilli et manquant, dont nous avons la garde secrète, dont nous gardons le manque et la marque. (…) Lorsque cette conscience étrange en nous de l’étranger nous quitte, nous nous détruisons, nous vendons le monde, nous nous vendons. Riens ne se communique alors plus vite que la mort. Le monde est devenu si fragile qu’il se reconstruira par l’intérieur. Ce que nous avons chassé du monde cherche aujourd’hui en chaque homme son refuge.

« Notre parole » de Valère Novarina a été publié d’abord dans le journal Libération, le 27 juillet 1988, puis dans le recueil le Théâtre des paroles, P.O.L. 2007. Les (…) signalent ici les coupes nombreuses qui ont été effectuées dans le texte original.

Version éditable ou pdf : https://lesuperflux.wordpress.com/brochures/notre-parole/

De la Katharsis à la Praxis

Notre besoin d’émotions

Le concept, pour mémémoire : proposé à la base par Aristote la katharsis a eu pas mal de succès depuis au-delà du champ philosophique. On la traduit habituellement par « purgation des passions », et ça concerne en particulier la crainte et la pitié, nous explique le grec ancien dans sa Poétique (enfin, la partie qui traite de la tragédie, parce que le reste a disparu hélas, comme on l’apprend aussi dans le Nom de la rose, ce film où mon acteur de James Bond préféré est déguisé en moine)

En (très) gros l’idée je crois, c’est que quand on voit une scène de tragédie épouvantable, comme un gars qui se crève les yeux parce qu’il a tué son père et épousé sa mère, ou comme un-e autre qui tue sa fille qu’il aime pour obéir aux dieux ou son mari qu’elle n’aime pas pour s’en débarrasser, on ressent des émotions violentes dont on se trouve « purgé », nettoyé, et ça nous évite d’avoir à vivre ces émotions-là dans notre vraie vie : c’est mieux, du coup, pour la paix sociale.

On a exporté ce principe de vivre nos émotions et nos vies par procuration (comme dans la chanson de Goldman) depuis la tragédie vers tous les champs du « spectacle ». Gavé-e-s de fictions, du thriller à la romance dès notre plus jeune âge, fictions qui se veulent de plus en plus souvent calquées (reality-show, auto-fiction) ou directement construites (voici gala) sur de la « vraie vie », nous sommes parfois menacé-e-s d’être dépossédé-e-s de la fraîcheur de nos expériences singulières. Dans ce déluge cathartique, ce purgatoire permanent, tout ce que nous éprouvons a déjà été pensé, vécu, écrit, commenté, construit ou déconstruit, moqué ou encensé.

Je craignais là jusqu’alors le risque de voir la « vraie vie » se retrouver modelée par les fictions dominantes, qui dictent à nos inconscients les façons « normales », acceptables de réagir (voir ci-dessous l’article sur la NEC). C’est vite dit, et la lecture de Baudrillard ou de nombreux autres est plus fine là-tout-dessus.

En même temps, il me semble observer aussi, dans ce phénomène qui est parvenu à saturation dans les années 2000, une tendance au renversement : dans l’avalanche des fictions, qu’elles soient complexes ou réductrices, populaires ou élitistes, à force, l’inattendu ou la surprise point nouvellement, de façon paradoxale. L’inventivité, la justesse, l’amour, la pauvreté, la simplicité ou l’esprit d’insurrection s’y retrouvent par exemple autrement valorisé-e-s. Intuitions que je ne prends pas le temps de développer (pouquoi faire ?) : ça reste du spectacle, mais ça vient signer la fin des temps glorieux de la Katharsis. Nous ferons autrement aujourd’hui avec nos passions…

Ce qui m’importe ici, ce qui est sûr, c’est que l’intensité de mon vécu n’est pas moindre, quelles que soient les fictions dont je m’imprègne. Mes émotions réelles me semblent seulement parfois plus claires et accessibles ou bien plus lointaines, spoliées, trahies, selon que ces histoires me « parlent » ou non – et dans les deux cas, je peux jouer à l’analyse critique.

Mais surtout, je peux continuer à vivre, et non moins fort. Laisser les fictions un peu de côté, leur rendre une place plus modeste d’accessoire, de soutien, et redonner à ma propre vie son espace naturellement central aux yeux de mon esprit. Prendre le temps d’observer comment c’est pour moi, et inventer moi-même les dénouements : devenir pleinement l’auteur de ce fil narratif qui m’a été confié à la naissance. Tou-te-s les thérapeu-te-s, psychanalistes, chaman-e-s et facilitateur-ice-s de la place m’y poussent depuis des lutres de tout leur ouvrage.

Oui mes ami-e-s, ce que je souhaite avant tout, c’est vivre pleinement ma vie, et non celles des autres par procuration. Ainsi, le déclin de la Katharsis est aussi l’avènement de la Praxis. Je laisse volontairement de côté ici la dérive narcissique de cette tendance à la fiction de Moi – quoi qu’elle soit centrale sans doute dans la compréhension du capitalisme agonisant, et en particulier de bulles d’internet comme Facebook. La petite brochure des Renseignements généreux est limpide sur ce thème. Je ne veux saluer que le bon côté de l’affaire : je ne me laisserai plus enfumer par les fictions ! Je veux agir et penser par moi-même en conscience, et non plus me faire purger inconsciemment (j’ai toujours l’impression avec ce mot que ça va se passer par l’anus et à mon corps gémissant en plus).

Ainsi, s’est renforcée la tendance que Denis Guénoun observait déjà dans les années 90 (Le Théâtre est-il nécessaire ?) : là où l’art est le mieux à sa place aujourd’hui, c’est lorsqu’on propose de le pratiquer ensemble. Ateliers, stages et séminaires sont combles. Participations et mariages heureux de l’art et d’autres champs de la vie (santé, politique, « citoyenneté », habitats, culture de la terre…) Slogans : tou-te-s artistes ! L’art est public ! (voir l’appel de l’ufisc)

Le spectacle, lui, bat toujours son plein, mais il est de plus en plus difficile d’y contribuer sans trahir son étoile, sans se tromper d’époque. L’art pour se déployer cherche d’autres voies, non-marchandes, hors-normes, amoureuses des gens et de la vie.

Passer vraiment de l’art comme névrose à l’art comme ouvroir !? Je sens des transformations esthétiques radicales s’opérer, et mes anciens jugements fondre non sans ronchonnements et protestations. Breton nous parlait du poète à venir qui réconcilierait l’action et le rêve… Non, même pas : il l’envisageait juste à surmonter cette idée déprimante d’un divorce irréparable. Triste prophétie, décalage accompli (^;

C’est le théâtre par exemple qui réconcilie rêve et action pour celles et ceux qui le pratiquent aujourd’hui. La poésie qu’on pratique réconcilie le verbe et l’amour. La musique, la contrainte et la liberté. Ok, pas toujours, et la fête comme défouloir n’a pas cédé la place à la fête comme célébration… Ok, le paysage est complexe, nous hésitons à savoir quel pan rendre célèbre, si la révolution est en cours, si le temps est bien une illusion… ok, pour l’heure le pillage de la terre est encore d’actualité… mais la misère culturelle ? Non plus vraiment ! Qu’elle sont riches et belles au contraire, ces forêts qui poussent dans le fracas du vieil arbre moribond !

À travers toutes ces pratiques artistiques partagées, c’est l’émotion vécue de nouveau qui devient présente, accessible, démocratique. Le grand film réalisé grâce à la Parole Errante sur la Commune de Paris/Aubervilliers montrait magnifiquement comment histoire politique et histoire émotionnelle sont intimement liées, imbriquées l’une dans l’autre. Et pour qui écoute les « signaux faibles », il souffle de drôles de vents aujourd’hui dans l’émotion, ça frémit dans tous les milieux… et je ne suis pas fatigué de le dire, ça sent la transition de phase.

Ouvrir notre perception du « flip tantrique », comme on peut le faire facilement en jouant les arts émergents, c’est intégrer la conscience que les émotions humaines ne sont pas « positives » ni « négatives », pauvrement piégées dans la dualité, mais flux d’informations vibratoires bénéfiques si on trouve l’espace où justement les partager, les libérer, les transformer.

Les émotions douloureuses ne sont pas la souffrance, elles sont seulement une voie pour l’exprimer et pour la libérer. Ainsi la colère se fonde sur un désir de justice, nous ne pleurons au fond que par amour, et c’est le courage seulement qui nous permet de ressentir vraiment notre peur. Jouvrail qui relie, bienvenue à toutes tes émotions dans la praxis de ce temps !

Guerrières figures de femmes

De l’art à l’auto-défense

Les guerrières de Flora Viguier (Tribu rouge) me semblent belles et fortes, et elles me touchent… Comme elles plaisaient aussi à toute ma petite famille, et comme Flora est aussi une amie, j’ai voulu écrire quelques mots à leur propos.

En ce début de XXIème siècle, on est encore bien bien loin du compte en matière de féminisme… de justice, de conscience et d’équilibre des sexes. Et, comme figures-types de la « féminité », on n’en est peut-être plus tout à fait réduit-e-s à la maman et à la putain, mais ça n’est pas encore trop brillant pour autant. Les archétypes de la bombasse ou de la fée prépubère ne bouleversent pas fondamentalement les rapports de genres (pas plus que l’accession d’un certain nombre de femmes de caractère aux rôles de pouvoir, qui n’a d’ailleurs rien de nouveau… certes il y a, en revanche, d’autres avancées réjouissantes de ce point de vue, mais ce n’est pas la question :^)

Il y a cependant une autre catégorie stéréotypée qui a émergé fortement, et qu’on rencontre un peu partout dans la culture contemporaine mais surtout dans les jeux vidéos ou la bande dessinée : des femmes pulpeuses déguisées en rambo, en chevalier ou en ninja… volontiers accompagnée de figures masculines malsaines (petit vieux pervers, bonshommes tordus, lutins lubriques), ou d’un super-mec-super-musclé qui parviendra quand même à la dompter, lui, « la dominatrice » comme on pourrait l’appeler n’abîme rien de la domination masculine. Figure fantasmatique créée le plus souvent par des hommes pour des hommes (ou des garçons) – dirait sans doute l’analyse socio-anthropologique sérieuse que je ne saurais mener – elle lui confère seulement d’autres nuances au goût (sado-maso et ultra-compétitif) du jour, et complexifie encore un peu le schmilblik de la construction des identités sexuées humaines.

Mais les guerrières dont je parle ici ne correspondent pas au stéréotype. Elles le rappellent pourtant de façon troublante : jeunes, nues, armées… Alors quoi ? Justement : elles jouent avec, le questionnent, le transforment et nous emmènent ailleurs.

D’abord, ces femmes là sont dessinées par une femme… mais ça, ça pourrait être juste un alibi, une ruse de (femme) sioux pour attirer la bonne fortune (masculine).
En travaillant à partir de silhouettes de muses actrices (et non de mannequins contemporains, « trop maigres et androgynes » pour l’artiste), Flora mélange les canons des catégories : pas de gros biceps chez ces guerrières-là, ni non plus de seins comme des obus, ni encore de méchants faciès. Parfois impressionnante, parfois narquoise, parfois triste, elles n’ont pas l’air de vouloir partir en guerre. Ça me donne l’impression que ce sont des femmes qui ont décidé de s’armer non pas parce qu’elles aiment spécialement se battre ou vaincre, mais simplement parce qu’il y a un territoire à défendre. Pas forcément au péril de sa vie, juste pas envie de se faire baiser sans rien dire.

Ok mais alors, pourquoi la nudité ? peut-être que c’est justement une part du territoire à défendre, ce corps si convoité. Pas le choix d’en avoir un autre, et pas toujours l’envie non plus de le cacher : elles l’assument, fièrement même pourquoi pas ? Peint pour la guerre, pour la séduction ou tout simplement peint pour faire joli ? Façon là aussi d’assumer et d’enrichir encore une beauté qui n’est pas exposée sans défense pour les appétits du premier mâle venu, mais qui peut être offerte aux dieux (ou à l’oiseau perché sur son épaule) autant qu’à un regard aimant.

Mise en abyme, cette peinture sur soi dans des peintures… de soi ? Car ces figures de la féminité ne sont-elles pas aussi autant d’auto-portraits ? Serait-ce alors ce qui leur donne alors cette sensibilité subtile, cette nuance ? Séduisantes mais non perverses, elles jouent avec cette tension (qui vaut pour les deux sexes quoique des millénaires de viols l’ait rendue plus douloureuse chez les femmes) : vouloir être aimé-e, désiré-e, épousé-e, mais non pas forcé-e, instrumentalisé-e, possédé-e.

Une fois elle songe et regarde ailleurs, comme si tu ne l’intéressais pas pour l’instant, parfois au contraire elle te regarde droit dans les yeux, comme si elle cherchait à savoir ce que tu veux (d’elle). Une fois elle se détourne et, comme si elle voulait que tu t’en ailles, elle te montre seulement son large bouclier – boucliers plus présents chez elles que les flèches et les lances. Une fois elle est blessée et te regarde d’un air difficile à interpréter : est-ce qu’elle se demande si tu as fais exprès ? Si elle peut te pardonner facilement ta violence ? Comment elle doit répondre à cette blessure dont elle semble avoir l’habitude et peu de souci d’ailleurs au fond, matériellement ?

Toutes, elles me questionnent en tout cas (en tant qu’homme) et m’inspirent à la fois le respect et le désir. En ce sens, je trouve que ces œuvres d’art sont aussi d’heureuses figures de féminité contemporaine – entre autres bien sûr. Alors Flora, je souhaite longue vie à tes guerrières ! Je serai heureux si tu poursuis l’ouvrage, dans ce mariage entre tes recherches plastiques et la question du genre.

Sur le même thème un chaleureux conseil de lecture : Non c’est non, petit manuel d’autodéfense à l’usage de toutes les femmes qui en ont marre de se faire emmerder sans rien dire, par Irene Zeilinger, chez Marabout. Vivifiant et salutaire.

Augustes blablas

C’est la mi-août, et pas de doute, d’un César il fut baptisé…
Démocrate éclairé-e, ne dors sur nul laurier, fais-les tourner encore :
un brin chacun-e au pot-new-age ! Partage aussi le potager,
et surtout la parole argentée qui fait Silence d’or.

La parole, c’est du concret.
Construire nos rêves, planifier nos mouvements, célébrer nos avancées : la parole accompagne l’action. Nous en avons besoin avant, pendant et après. Comme elle est aussi par excellence le medium de la dérive du mental et de l’enflement de l’ego, j’essaye de prendre soin à présent de ne pas en abuser. Comme elle est aussi souvent un outil de domination (intellectuelle), je fais attention à la façon dont elle se passe, se transmet, se respecte, se partage… lire ici par exemple ces Six principes.
Le hic, c’est que pour beaucoup d’entre nous, nous avons intégré des cultures de parole compétitives, qui empêchent l’intelligence collective d’émerger et de s’épanouir. Couper la chique, « vanner », généraliser, zapper une personne, une idée ou une proposition : tout cela est « normal » encore aujourd’hui dans beaucoup de contextes.

« Tout seul, on va vite, ensemble, on va loin. »
J’aime beaucoup ce proverbe, parce qu’il est deux fois intelligent. Pour aller plus loin j’ai toujours besoin des autres, ça me semble sûr à présent. Pour aller plus vite souvent je suis mieux seul. Tout le jeu des nouvelles organisations collectives est d’articuler avec justesse le singulier et le pluriel.
Concernant la parole, ça dit quoi ? Si tu as déjà réfléchi solo pendant des heures ou des années à une question, plus vite que moi sans doute tu as fait du chemin. Est-ce que ça a un intérêt d’aller plus loin ensemble sur cette question ? Si oui et si tu me dis où tu en es, et que nous prenons le temps de vérifier si je t’ai bien « rattrapé » et si nous sommes bien à présent au même endroit, alors c’est sûr que j’aurai un autre regard sur ce lieu-là et les suites possibles de la balade.
Mais très souvent nous y avons déjà pensé tou-te-s les deux à cette question, et très vite nous sommes parti-e-s déjà sur deux chemins très différents. Il va nous falloir un peu de temps pour cartographier ça, les impasses et les voies de traverse… Et plus encore si nous sommes plus nombreux/ses : il y en a qui n’aiment pas les cartes, il y en a pour qui sur les autres routes ça pue, il y en a qui vont vouloir tout redessiner tout seul, il y en a qui ont d’abord au fond tellement besoin d’amour ou de mouvement…
Je crois que si nous voulons aller juste un peu plus loin, nous l’humanité aujourd’hui en ces temps de bascule systémique, nous avons aussi besoin d’aller assez vite, parce qu’il y a un paquet d’urgences sur le feu. Mais si nous voulons aller trop vite, alors nous n’irons sûrement pas bien loin. Il s’agit en somme de trouver des moyens de jouer sur cette tension proverbiale…

Parler de l’action de parler, c’est une action (politique).
… et ça passe à mon sens par un jouvrail de transformation concernant la parole collective. Or, pour l’accomplir on a besoin de… se parler ! Pour les ceusses qui veulent passer à l’action, ça peut rendre fou : non seulement commencer par du blabla, mais avant même déjà, du méta-blabla !? ah non, mais vous êtes bargeots ou quoi ? Ça brûle là-dehors ! Et c’est vrai : à chaque instant, des forêts primaires abattues, des terres bitumées, des espèces disparues, des jeunes suicidé-e-s, des poisons dispersés, des espoirs et des membres brisés…
Raisons de plus pour avancer. Pourquoi parler en « méta » ? Parce que ça facilite la parole, et donc, l’action. Se donner du temps pour parler de comment on se parle, c’est se donner la chance d’éviter de perdre ensuite beaucoup de temps et d’énergie inutiles sur la parole et sur l’action. La parole est une action qui transforme le monde (humain qui transforme le monde naturel). La parole collective, quel que soit son sujet et son contexte, est l’action politique par excellence, bien plus importante que le vote. Les outils numériques (comme ce blog :^) peuvent y contribuer fortement, mais il y a là aussi des biais… et les usages traditionnels de la parole humaine n’en sont pas moins nécessaires.

Chaque parole porte ses mondes avec elle.
Chaque phrase que je dis trimballe plus ou moins nettement mes croyances, mes jugements, mes projets… Chaque phrase que j’entends je l’interprète avec idem. J’ai conscience des limitations et des dangers de « communiquer » (je mettrai peut-être un jour en ligne l’intégralité de ce magnifique texte d’un Valère) … C’est tellement présent chaque jour, dans ce qu’on se dit bien sûr (ainsi de la féministisation, de l’emploi du « on » ou du « vous » de politesse, du moindre mot, de la moindre tournure) mais aussi dans d’autres choix.
Quelques réflexions par exemple sur un slogan plébiscité pour un événement « alternatif » : « Arrêtez le monde, je veux descendre! » Moi, ça me fait sourire : écolo concerné par les luttes sociales, j’y lis, face à la folie d’une société consumériste qui va « droit dans le mur » comme un bateau fou, la responsabilité souveraine et autonome du colibri qui décide de s’en extraire. Est-ce que c’est pour autant un bon slogan pour cet événement ?
J’essaye de me mettre dans la peau de quelqu’un-e qui n’est pas déjà très engagé-e dans une réflexion critique sur la croissance et/ou dans des actions pour le changement de cap, et qui vient là avec un sincère intérêt voir ce que proposent « concrètement » les « alter ». Sur notre territoire rural, ça pourrait être un-e patron-ne de PME par exemple, ou un-e (adjoint-e au) maire de petite commune, ou encore un-e responsable d’association rurale. Si ces personnes ne s’identifient pas a priori à « nos » mouvements, quelque sensée et utile qui puisse être leur action par ailleurs, elles ne s’identifieront pas non plus a priori à « nos » slogans. En lisant « arrêtez le monde je veux descendre », n’y liront-elles pas plutôt « tout va trop vite, j’ai peur, je veux me désolidariser de tout ça » ? Ne prête-t-on pas le flanc alors aux classiques critiques de l’alternative : ils veulent revenir à la bougie, ils ne veulent pas faire comme tout le monde, mais c’est pas sérieux, c’est pas réaliste, au fond c’est puéril, etc.
Consciemment ou inconsciemment, cette blague renvoie d’une part à une fatalité et d’autre part à une identité de faible, de looser (qui ne parvient pas à éviter la fatalité en question et qui lâche l’affaire)… Tout ça n’est pas très favorable pour l’image des alternatives environnantes et des personnes qui s’y activent !
D’autant plus qu’en réalité l' »alternative » n’est ni frileuse, ni exclusive, ni même à présent d’ailleurs si minoritaire, ni bientôt plus « alternative » en fait, puisque tout ce qui s’y construit a pour vocation de transformer effectivement le système en place, et en a aujourd’hui merveilleusement les moyens. (Affirmation rapide d’une croyance perso… voir ici ce qu’en dit l’indien hopi :^)
C’est l’intention que nous voulons porter qui est notre meilleur guide pour ajuster nos paroles, et surtout pas les préférences de styles. Et réciproquement : en observant nos paroles, nous pouvons clarifier nos véritables intentions.
Ainsi en l’occurrence si l’intention partagée de l’événement était de se retrouver « entre nous » et de se réconforter, ce slogan était parfait. S’il s’agissait de promouvoir de nouvelles façons de vivre ensemble auprès de personnes qui n’y sont pas acquises : bof voire pas du tout, même si moi je me retrouve dans cette formule et si je sens de l’empathie pour d’autres qui s’y retrouvent aussi, et même encore si c’est moi qui en avais eu l’idée à la base (ce n’est pas le cas mais ça revient au même : elle est si dérisoire et anecdotique au fond, la nuance entre toi et moi).

« Si on a deux oreilles et une seule bouche, c’est pour écouter deux fois plus qu’on parle. »
Voilà un chouette proverbe pour finir de façon vraiment auguste un article sur la parole.
Et ne te contente pas d’écouter avec les oreilles, ouvre l’oeil et le coeur aussi, le non-verbal et l’émotionnel ont toute leur place dans le jeu (^;