De la Katharsis à la Praxis

Notre besoin d’émotions

Le concept, pour mémémoire : proposé à la base par Aristote la katharsis a eu pas mal de succès depuis au-delà du champ philosophique. On la traduit habituellement par « purgation des passions », et ça concerne en particulier la crainte et la pitié, nous explique le grec ancien dans sa Poétique (enfin, la partie qui traite de la tragédie, parce que le reste a disparu hélas, comme on l’apprend aussi dans le Nom de la rose, ce film où mon acteur de James Bond préféré est déguisé en moine)

En (très) gros l’idée je crois, c’est que quand on voit une scène de tragédie épouvantable, comme un gars qui se crève les yeux parce qu’il a tué son père et épousé sa mère, ou comme un-e autre qui tue sa fille qu’il aime pour obéir aux dieux ou son mari qu’elle n’aime pas pour s’en débarrasser, on ressent des émotions violentes dont on se trouve « purgé », nettoyé, et ça nous évite d’avoir à vivre ces émotions-là dans notre vraie vie : c’est mieux, du coup, pour la paix sociale.

On a exporté ce principe de vivre nos émotions et nos vies par procuration (comme dans la chanson de Goldman) depuis la tragédie vers tous les champs du « spectacle ». Gavé-e-s de fictions, du thriller à la romance dès notre plus jeune âge, fictions qui se veulent de plus en plus souvent calquées (reality-show, auto-fiction) ou directement construites (voici gala) sur de la « vraie vie », nous sommes parfois menacé-e-s d’être dépossédé-e-s de la fraîcheur de nos expériences singulières. Dans ce déluge cathartique, ce purgatoire permanent, tout ce que nous éprouvons a déjà été pensé, vécu, écrit, commenté, construit ou déconstruit, moqué ou encensé.

Je craignais là jusqu’alors le risque de voir la « vraie vie » se retrouver modelée par les fictions dominantes, qui dictent à nos inconscients les façons « normales », acceptables de réagir (voir ci-dessous l’article sur la NEC). C’est vite dit, et la lecture de Baudrillard ou de nombreux autres est plus fine là-tout-dessus.

En même temps, il me semble observer aussi, dans ce phénomène qui est parvenu à saturation dans les années 2000, une tendance au renversement : dans l’avalanche des fictions, qu’elles soient complexes ou réductrices, populaires ou élitistes, à force, l’inattendu ou la surprise point nouvellement, de façon paradoxale. L’inventivité, la justesse, l’amour, la pauvreté, la simplicité ou l’esprit d’insurrection s’y retrouvent par exemple autrement valorisé-e-s. Intuitions que je ne prends pas le temps de développer (pouquoi faire ?) : ça reste du spectacle, mais ça vient signer la fin des temps glorieux de la Katharsis. Nous ferons autrement aujourd’hui avec nos passions…

Ce qui m’importe ici, ce qui est sûr, c’est que l’intensité de mon vécu n’est pas moindre, quelles que soient les fictions dont je m’imprègne. Mes émotions réelles me semblent seulement parfois plus claires et accessibles ou bien plus lointaines, spoliées, trahies, selon que ces histoires me « parlent » ou non – et dans les deux cas, je peux jouer à l’analyse critique.

Mais surtout, je peux continuer à vivre, et non moins fort. Laisser les fictions un peu de côté, leur rendre une place plus modeste d’accessoire, de soutien, et redonner à ma propre vie son espace naturellement central aux yeux de mon esprit. Prendre le temps d’observer comment c’est pour moi, et inventer moi-même les dénouements : devenir pleinement l’auteur de ce fil narratif qui m’a été confié à la naissance. Tou-te-s les thérapeu-te-s, psychanalistes, chaman-e-s et facilitateur-ice-s de la place m’y poussent depuis des lutres de tout leur ouvrage.

Oui mes ami-e-s, ce que je souhaite avant tout, c’est vivre pleinement ma vie, et non celles des autres par procuration. Ainsi, le déclin de la Katharsis est aussi l’avènement de la Praxis. Je laisse volontairement de côté ici la dérive narcissique de cette tendance à la fiction de Moi – quoi qu’elle soit centrale sans doute dans la compréhension du capitalisme agonisant, et en particulier de bulles d’internet comme Facebook. La petite brochure des Renseignements généreux est limpide sur ce thème. Je ne veux saluer que le bon côté de l’affaire : je ne me laisserai plus enfumer par les fictions ! Je veux agir et penser par moi-même en conscience, et non plus me faire purger inconsciemment (j’ai toujours l’impression avec ce mot que ça va se passer par l’anus et à mon corps gémissant en plus).

Ainsi, s’est renforcée la tendance que Denis Guénoun observait déjà dans les années 90 (Le Théâtre est-il nécessaire ?) : là où l’art est le mieux à sa place aujourd’hui, c’est lorsqu’on propose de le pratiquer ensemble. Ateliers, stages et séminaires sont combles. Participations et mariages heureux de l’art et d’autres champs de la vie (santé, politique, « citoyenneté », habitats, culture de la terre…) Slogans : tou-te-s artistes ! L’art est public ! (voir l’appel de l’ufisc)

Le spectacle, lui, bat toujours son plein, mais il est de plus en plus difficile d’y contribuer sans trahir son étoile, sans se tromper d’époque. L’art pour se déployer cherche d’autres voies, non-marchandes, hors-normes, amoureuses des gens et de la vie.

Passer vraiment de l’art comme névrose à l’art comme ouvroir !? Je sens des transformations esthétiques radicales s’opérer, et mes anciens jugements fondre non sans ronchonnements et protestations. Breton nous parlait du poète à venir qui réconcilierait l’action et le rêve… Non, même pas : il l’envisageait juste à surmonter cette idée déprimante d’un divorce irréparable. Triste prophétie, décalage accompli (^;

C’est le théâtre par exemple qui réconcilie rêve et action pour celles et ceux qui le pratiquent aujourd’hui. La poésie qu’on pratique réconcilie le verbe et l’amour. La musique, la contrainte et la liberté. Ok, pas toujours, et la fête comme défouloir n’a pas cédé la place à la fête comme célébration… Ok, le paysage est complexe, nous hésitons à savoir quel pan rendre célèbre, si la révolution est en cours, si le temps est bien une illusion… ok, pour l’heure le pillage de la terre est encore d’actualité… mais la misère culturelle ? Non plus vraiment ! Qu’elle sont riches et belles au contraire, ces forêts qui poussent dans le fracas du vieil arbre moribond !

À travers toutes ces pratiques artistiques partagées, c’est l’émotion vécue de nouveau qui devient présente, accessible, démocratique. Le grand film réalisé grâce à la Parole Errante sur la Commune de Paris/Aubervilliers montrait magnifiquement comment histoire politique et histoire émotionnelle sont intimement liées, imbriquées l’une dans l’autre. Et pour qui écoute les « signaux faibles », il souffle de drôles de vents aujourd’hui dans l’émotion, ça frémit dans tous les milieux… et je ne suis pas fatigué de le dire, ça sent la transition de phase.

Ouvrir notre perception du « flip tantrique », comme on peut le faire facilement en jouant les arts émergents, c’est intégrer la conscience que les émotions humaines ne sont pas « positives » ni « négatives », pauvrement piégées dans la dualité, mais flux d’informations vibratoires bénéfiques si on trouve l’espace où justement les partager, les libérer, les transformer.

Les émotions douloureuses ne sont pas la souffrance, elles sont seulement une voie pour l’exprimer et pour la libérer. Ainsi la colère se fonde sur un désir de justice, nous ne pleurons au fond que par amour, et c’est le courage seulement qui nous permet de ressentir vraiment notre peur. Jouvrail qui relie, bienvenue à toutes tes émotions dans la praxis de ce temps !

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