De la Bienveillance à la veillance ?

Une mini-mythologie du Bisounours

Roland Barthes, cet homme dont j’ai entendu dire beaucoup de bien, dont j’ai lu quelques chouettes pages il y a longtemps et dont je me délecterai peut-être quand je serai vieux : s’il était encore vivant lui centenaire alors bientôt, je suis sûr qu’il écrirait une mythologie du Bisounours. Comme il n’est plus de ce monde, on peut essayer de s’y coller nous aut’. Moi je ne me sens pas trop à la hauteur et puis j’ai plein d’autres chats à caresser… mais je crois que c’est important alors je vais quand même en donner vite fait quelques idées.

> Dès que tu as l’air de dire que les choses pourraient se faire simplement, qu’on peut faire confiance à nos capacités relationnelles et inventives plutôt qu’à une rigoureuse et vieillotte méthodo de projet, à un triste tableur excel, à une gouvernance bien sévèrement hiérarchique ou à une série de réunions longues et ennuyeuses pour s’organiser ou surmonter telle ou telle difficulté, dans beaucoup d’endroits il y a quelqu’un pour te traiter de « Bisounours ». Surtout dans un cadre de boulot bien sûr, parce que quand on travaille, on est là pour souffrir, c’est bien connu… mais même dans des assos militantes, des services publics ou des soirées entre ami-e-s, ça peut arriver. Et d’ailleurs, même si tu n’as encore rien dit, il y aura peut-être quelqu’un pour prendre les devants en disant que de toutes façons ça ne sert à rien de vouloir penser autrement parce qu’« on n’est pas chez les Bisounours ici ». Ben tiens.

> Ce « bisounours » est un concept réactionnaire, qui a même peut-être été forgé froidement exprès avec intelligence pour te nuire. Ce n’est pas un mot en tous cas qui est vraiment fait pour tes ami-e-s et toi, et pourtant parfois toi tu l’emploies !? Et ce faisant tu scies la branche où tu voulais pourtant te construire une si belle cabane.

> Ça m’énerve. Cette série au nom mielleux bêtifiant m’a l’air aussi pauvre que les derniers des jeux à fric ou les pubs pour lessives : c’est tellement injuste qu’elle gagne soudain une promo gratuite sur le dos des gens qui cherchent à construire un monde humain écosystémique crédible… Un monde où elles sont sinon absentes du moins réduites à des portions congrues, la TÉLÉ et la MARCHANDISATION, les deux premiers mots-clé que j’associais aux « bisounours » avant ce sinistre nouvel usage dont l’intention -entre autres- n’est rien moins que de ridiculiser l’amour.

> L’entreprise dont il s’agit ici est en effet très sérieuse : pour survivre encore quelques mois, quelques semaines, le Patriarcat Oligarchique Capitaliste* a absolument besoin du ridicule. Et s’il y a bien une chose qui est très très très dangereuse pour lui à très très très court terme, c’est bien l’amour, les bons sentiments, la joie et le bonheur humains partagés simplement entre humains, la fraternité, la sororité, l’idée selon laquelle si on veut bien y croire et bien y jouvrailler, (parce que certes c’est un ouvrage à remettre chaque jour sur le métier) il n’y a rien de plus chouette ni de plus important que les relations entre nous et tout. Alors, le POC au plus vite ridiculise tout ça, et y remet une bonne dose de NEC plus ultra (voir article précédent).

> La pratique de l’amour est révolutionnaire. Je parle bien ici d’amour, et non de libertinage ou de sirupeux ensemblages tièdes. Hélas « amour » est aussi un mot très imprécis et tordu dans tous les sens… Dans les belles amitiés ou dans des démarches collectives, je vois aujourd’hui plus souvent que dans les couples ce que j’entends par « pratique de l’amour ». Pour y penser plus tranquillement, (re)lis donc notre petite affiche sur ces « dix mots grecs »… ou voyage encore ailleurs (^;

> Tout ça est associé aussi je crois, de façon plus subtile, à un mouvement historique, parce que dans les années 60-70 déjà il y a eu beaucoup de gens qui ont abordé avec de nouveaux yeux les pratiques de l’amour. Beaucoup aussi les ont confondues avec du libertinage ou de fatigants ensemblages bavards, et ont nourri par là cette confusion. Mais pas tous, loin s’en faut : nombre de hippies ont associé d’emblée ou par la suite la responsabilité, la conscience (politique et/ou spirituelle) et bien sûr la compréhension au « Peace and Love ». Ces chemins-là, tantriques ou militants, étaient-ils moins spectaculaires ? Nous sommes-nous caché-e-s pour mieux aimer ? Pour prendre des forces et revenir à présent, nourris de nos expérimentations, ancrés et organisés ? En tout cas entre-temps la culture de masse a bien fait son travail : le baba cool est toujours une grande figure bouffonne, et les cheveux longs et les tissus colorés flèchent encore pour beaucoup l’incompétence… Quel renversement clown, quand on voit l’efficacité d’une rencontre autogérée permacole ou d’un camp climat et le gâchis de tant de conseils d’administration cravatés !

> Nous sommes très capables d’être à la fois radical-e-s concernant nos valeurs et nos désirs et souples, évolutif-ve-s, intelligent-e-s collectivement sur nos modes d’action. Nous pouvons ressentir amour et gratitude pour la Terre, la vie et l’humanité, et accueillir entre nous les dissensus et les conflits. Chercher ensemble à vivre pleinement les unes et à faire/laisser évoluer les autres, le tout de façon juste, et belle et bonne, pour qu’émerge le commun bien, c’est ça la pratique de l’amour. Vaste programme, eh ?

> Alors, s’il te plaît, bannis complètement ce mot « Bisounours » de ton vocabulaire, car la seule chose qui se cache derrière au fond, c’est le désespoir d’une idéologie mortifère. Tu peux parler de ton besoin d’équilibre, de cadre, de sécurité ou de repères, tu peux même parler de l’image un peu forte que tu crains de donner auprès de qui ne serait pas encore prêt si on va trop vite, si soudain on se rend compte qu’on fait ce dont on a toujours rêvé, si soudain on se sent vraiment vivant… mais s’il te plaît laisse les ours tranquilles, et ne me fais pas de bisous, je n’aime pas ça. Je préfère d’abord te serrer la main pour sentir prudemment ta chaleur, serrer mes paumes l’une contre l’autre devant mon coeur en signe de profond respect Namaste, ou me rapprocher de toi pour partager une accolade toute douce ou très franche, si je sens que nous sommes là tou-te-s deux et que nous sommes en confiance. Alors, tout ce qui fait nos êtres du bas en haut et du haut en bas, nos colonnes d’air et de vertèbres, elles se rapprocheront l’une de l’autre, comme deux corps humains sur Gaïa : tout cela sera simple et vrai, rien d’étranger, d’absurde ou de surnaturel… et que d’énergie !

Mais mais mais, me diras-tu, j’ai traité longuement du sous-titre et n’ai pas encore abordé le sujet essentiel de cet article, la Bienveillance ? Un autre mot fort à la mode, et connoté positivement dans différents milieux : on ne le rencontre pas que chez les ceusses qui (comme toi et moi) se « développent personnellement » (hihi) mais aussi dans les préconisations de l’éducation nationale ou dans les formations en management…

Eh bien, si, on en a parlé en fait : c’est pratiquement la même chose, juste avec des connotations opposées. Les « Bienveillant-e-s » sont de belles personnes, respectables et dont les avis sont sages et dignes d’attention, alors que la « Bisounourserie » est un fichu manque de réalisme économico-politique, quand même, soyons sérieux. Tu peux remplacer l’une par l’autre dans les contextes où tu les croises, tu verras, c’est un exercice mental rigolo. Drôle aussi de voir comment ces deux mots ont émergé en parallèle fortement ces dernières années.

Bon j’exagère un peu : il y a heureusement aussi des milieux où les deux termes sont tenus à peu près pareil en méfiance. Alors justement, quelques mots sur ce pourquoi il vaut mieux aussi prendre garde à cette bienveillance nôtre – même si celle-ci peut devenir, je crois, un levier très utile au sein des institutions, ce pourquoi je l’emploie assez volontiers, moi, aujourd’hui.

> « Veiller au bien » : quelle belle mission ! Mmm, tu vois bien cependant que dans l’histoire ça a pu produire pas mal de conneries. Pas besoin de remonter jusqu’aux croisades pour faire entendre que le bien est une notion toute relative, et c’ que ça veut dire au juste d’y veiller n’est pas forcément trop clair non plus. As-tu lu déjà « C’est pour ton bien » d’Alice Miller ? Sinon, ça peut valoir le détour.

> Veiller, je crois pas que ça veut dire « conseiller », « former », « orienter »… mais seulement plutôt prêter attention, être à l’écoute, l’oeil et l’esprit ouvert et disponible. Celles et ceux qui ont rencontré d’authentiques chercheur-euse-s en « CommunicationNonViolente » (quelle bizarre orthographe), mode relationnel dit aussi conscient, pacifiant, juste ou centré (pour échapper au copyright), ou encore d’autres humain-e-s engagé-e-s corps et âme dans cette fameuse pratique de l’amour, à travers la poésie ou le travail qui relie, les danses de la paix, quelque spiritualité ancienne ou nouvelle, ou encore simplement baigné-e-s au quotidien dans la nature et les éléments… Celles et ceux-là ont rencontré sans doute une telle attention, qui laisse s’exprimer ce qui doit s’exprimer, et qui peut, parfois, désarçonner celui qui monté sur de grands ch’vaux de colère ou d’arrogance, s’oublie lui-même et oublie d’où il vient… d’un mot d’esprit, le regard humide et brillant, avec humilité et compréhension (tiens la r’voilà).

> On n’avait pas dit que le truc vraiment fort du nouveau paradigme c’était de dépasser la dualité, d’intégrer la complexité ? Sortir d’une vision individualiste/altruiste pour capter qu’un juste égoïsme est juste la base d’un juste (éco-) systémisme par exemple, ou que les énergies contraires sont juste complémentaires (yin-yang), que le mal n’existe pas dans l’absolu, mais seulement dans tel et tel contexte la violence, la souffrance, la maladie, l’ennui, le détour : autant de chemins, à terme, de transformations ? Mais alors, pourquoi nous balancer de la bienveillance ? J’y vois encore une pernicieuse erreur de pensée positive. Souvent bien sympa voire utile même, les pensées positives à force de vouloir toujours mieux le bien cachent parfois les vraies tensions sous les tapis et ne les font pas disparaître pour autant, certes non. C’est avant qu’elles nous pètent au nez qu’il est bon de s’en apercevoir.

Il me semble évident à présent que pour être vraiment bienveillant il n’y a pas à chercher autre chose qu’à veiller, et que la malveillance n’est en fait rien d’autre qu’une non-veillance : une forme d’ignorance encore hélas. Cependant est-il besoin pour autant d’un concept de « veillance » ? Ben non, ça existe déjà : c’est ce que j’entends lorsque j’emploie le mot de « conscience ». Où je réalise que la pratique de l’amour, là, c’est au fond la même chose qu’une pratique de la conscience. Ouaah. Mais bon bientôt je vais dire que c’est aussi la même chose que la liberté et la justice et là on va me dire oui oui c’est ça et puis tout est dans tout et puis ya plus rien, allez au lit.

Je continuerai donc à utiliser le mot « bienveillance » quand ça m’arrange, tout en riant sous cape.

Merci d’avoir tout lu ! Ouah, c’était long dis donc ce que j’avais dans la tête là-dessus depuis un moment, avant même d’avoir vu sur le blog Persopolitique ce chouette article sur la gentillesse… c’est avec la lecture hier de N’oublie pas les chevaux écumants du passé de Christiane Singer, et après avoir joué jusqu’à l’épuisement ce week-end de juin avec plein d’enfants de 4 à 74 ans dans une fête à Dinan que j’ai trouvé le coeur à le formuler dans l’insomnie-là. A suivre j’espère, d’autres chroniques de transition performative, ludique et ouvrière !

(* le « POC » : ça fait sérieux ? non parce qu’au fond ça sonne creux :^)

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la Norme Emotionnelle et Comportementale

En v’la un titre sérieux. Qu’est-ce que cette NEC plus ultra ?
Une théorie personnelle que je vais t’exposer brièvement (et donc en faisant peut-être parfois des raccourcis réducteurs, je t’en demande pardon d’avance).

J’ai l’impression que si on cherche la « cause des causes » de nos malheurs en tant qu’humanité, comme le propose le camarade Chouard (qui dit plein plein de trucs intelligents mais dont les intentions ne sont pas si claires que ça pourtant à mes yeux aujourd’hui – je ne doute pas que ça puisse s’éclairer d’ailleurs), on peut parvenir à des résultats bien différents selon les chemins qu’on prend.
Étienne donc propose de dire que la cause des causes de ce qui va de travers aujourd’hui dans le système économico-politique fou furieux où nous vivons, c’est sa constitution : nous avons laissé les pouvoirs en place écrire les textes supposés les réguler.
Le camarade Gautama lui avait trouvé trois racines : avidité, aversion et ignorance. Ces deux théories sont toutes deux fort intéressantes et développées par ailleurs, je te laisse donc consulter les sites de leurs auteurs (^;

Ma contribution à cette recherche, un peu entre les deux, et que je n’ai pas trouvé très explicitée par ailleurs même si je crois savoir que d’autres y travaillent aussi, serait de dire que si aujourd’hui le capitalisme n’est pas encore à terre, c’est grâce à la NEC : une énorme NORME ÉMOTIONNELLE ET COMPORTEMENTALE, énorme et pourtant communément intégrée, acceptée, normale quoi.
L’ethnoscénologie (anthropologie des pratiques performatives) pourrait établir sans doute une histoire gesticulée de la constitution de cet ensemble normatif, par exemple en observant la façon dont les fictions dominantes l’ont petit à petit modelée et imposée au monde entier, dans nos corps et nos coeurs, en même temps que dans nos têtes. La critique situationniste de la société du spectacle l’a fait aussi à sa façon je crois.

Disons-le d’emblée : cette norme est sexiste et âgiste. Selon ton genre et ton nombre d’année, elle va te dire ce que tu vas devoir faire ou pas pour être accepté-e normalement dans n’importe quel cercle. Et ça concerne en particulier la façon dont tu vas avoir le droit ou non, les moyens ou non, la place ou non et donc la possibilité ou non d’exprimer ce que tu ressens dans l’instant. Si c’est poliment dit, avec intelligence à ton tour, et que ça ne remet pas trop tout en question, ça va en général. Sinon, assez vite ou petit à petit tu seras exclue, flouée, écartée, hospitalisée, incarcérée, suicidée. Ou bien tu seras un-e artiste, glorieusement réintégré-e. Ou bien un-ne chef-fe de guerre, ou encore un-e mystique, bref je vais pas faire des romans. Ça concerne ensuite plein d’autres aspects de notre « mode de vie » quotidien : couple, consommation, organisation, travail, santé aussi ouhlala… mais tout ça en découle secondairement, je vais pas non plus faire un essai (je veux juste surtout le transformer). Ce qui est premier dans la NEC, c’est la question émotionnelle.

Disons-le ensuite : cette norme est patriarcale. Elle tend à protéger les pouvoirs en place en ridiculisant ou décrédibilisant les styles d’intelligence et d’expression qui ne correspondent pas à son idéal-type : le vieux sage à cheveux blanc, dictant paisiblement ou fermement (voire même avec une colère raisonnable, voire « saine » ou même « sainte », qui est chez lui légitime aux yeux de la NEC), dictant donc ce qui est bel et bon pour VOUS TOUS, hommes civilisés. Blancs de préférence – ou si noirs ou jaunes, bien habillés. Quoi ? il y a aussi des femmes et des enfants ? hahaha, c’est toujours seulement quand le navire se met à couler que les hommes (j’ai failli dire « on »… je me suis grillé :^), que les hommes pensent à les faire passer d’abord ! « J’aurais mieux fait de leur proposer plus tôt de prendre un peu la barre, et de venir aussi boire des canons à la capitainerie ! Elles m’auraient peut être donné le goût de vraiment danser. »

Disons-le encore : cette norme est bourgeoise. Elle est directement copiée des conventions partagées à l’origine par une petite classe sociale minoritaire, qui s’est réveillée au XVIIIème siècle, a pris le pouvoir au XIXème, et est devenue massivement dominante au XXème (je dis pas de connerie) ? En même temps que la révolution industrielle quoi. La bienséance bourgeoise, cette façon de ne pas exprimer, de manger proprement la soupe sans péter et de cacher toute la honte sous les tapis… De cultiver l’envie, la jalousie et la culpabilité. D’étouffer, mais le plus lentement possible. Hélas aujourd’hui, les prolos sont kif-kif et les vrais riches s’autorisent des transgressions affreuses et secrètes pour continuer à se sentir vivants (beurk). Heureusement aujourd’hui, de nouvelles classes émergent pour nous débarrasser de cette NEC ! Du balai ! Crève l’abscès ! et saluons les colOriéEs, les clowns-guerriers shambalas du nouveau monde, les militantes fermières, sorcières, ressourcières, les sages avec ou sans cheveux blancs et les activistes de toutes les Zones à défendre ! à commencer par nos propres corps souffrants, aimants, vaginés.

Disons-le enfin : cette norme est délétère. Elle favorise le cancer et les dérèglements climatiques, la discorde, l’ennui et les armes nucléaires. Il nous faut l’abolir et en libérer l’humanité (et vivre ensemble comme soeurs et frères plutôt que de périr ensemble comme des idiots, comme dit Martin Luther… frères et soeurs, ça n’empêche pas d’être en conflit, croyez-en un père de famille ! et certes ça se régule ensemble, avant d’en venir aux coups). C’est ce à quoi s’attèle d’ailleurs sans relâche le Front de Libération Immédiate et Contradictoire des Émotions, dont tu fais partie déjà depuis ta naissance… Tu ne savais pas ? Tout le monde y est pourtant. Chacun a sa stratégie après, c’est même là souvent un problème. Par exemple, la Fraction Rien À Perdre n’hésite pas à tuer pour déclencher des soulèvements populaires spontanés, qui sont aussitôt récupérés par les manoeuvres médiatiques du Système Nickel Obligeant à Baisser les Yeux (entres autres).

Bon allez, trève de jeux de mots. On a des pains sans gluten sur les planches, eh ? Allez allez, éteint donc cet ordinateur, à l’ouvrage ! Va t’occuper des toilettes sèches ! Après l’illumination, la vaisselle !

Du mouvement dans ce blog

Après un long sommeil, le superflux des indices pensables se met à jour…

> Les affiches publiées à l’origine ici sont relistées dans les pages du menu avec des liens pdf et éditables,
et surtout avec d’autres tracts et brochures à infuser / diffuser dans le même esprit (toilettes privées ou infokiosques ruraux grand public)
> On peut retrouver et s’approprier aussi d’anciens projets > Et ya aussi des textes de théâtre !

Bonnes lectures.

… être libre d’exprimer…

Après le malaise ressenti suite aux réactions aux attentats (pas que par moi… voir précédent message),
ce curieux mélange d’émouvante fraternité et d’écoeurante instrumentalisation,
d’empathies sélectives et de complexes travaux symboliques,
je suis heureux de sentir un vaste mouvement de conscience émerger du chaos psycho-émotionnel :

Je m’associe volontiers ainsi à ces oeuvriers… car moi non plus Je ne suis pas en guerre.
Avec Ies camarades décroissant-e-s, je rêve à ce qui se passerait si tous les Charlie faisaient de la politique,
ou réalisaient qu’il-le-s partagent les valeurs humanistes d’Amnesty international

Petit flashback en 2001… avec ce texte de Starhawk qui marche pour aujourd’hui, ou ce message-ci :
« Rappelez-vous : Le 11 septembre 2001, quatre avions s’écrasent aux États-Unis. S’ensuit une guerre en Irak.
S’ensuivent les centaines de prisonniers de Guantanamo, en dépit de toutes les lois américaines, soumis à la torture.
S’ensuit la mise en œuvre d’un gigantesque projet d’écoute et d’espionnage de toutes les communications sans respect des vies privées. Edward Snowden entre autres nous a ouvert les yeux sur tout ceci. Ben Laden a réussi son coup ? Un monde en tout cas où les extrémistes de tous poils deviennent de plus en plus nombreux.
Est-ce ce qui risque d’arriver en France ? On parle déjà de nouvelles lois et des lois d’exception pour lutter contre le terrorisme, pour renforcer le contrôle d’internet.
« L’hystérie sécuritaire ne protège pas »,  rappelle le gars de la ligue des droits de l’homme. »

On a beaucoup écrit et pensé déjà sur ce slogan « Je suis Charlie », et il y a de quoi.
Être ou ne pas être, est-ce que c’est là toujours la question au fond ? « Dormir, mourir, rêver peut-être… » Se réveiller parfois.
Nous sommes libres peut-être oui : nous pouvons être libres de choisir, et d’exprimer nos choix. Nous sommes libres au point de pouvoir vouloir l’auto-destruction parfois, nous sommes libres d’aller droit dans des murs. Au risque de s’y écraser, ou dans l’espoir de les traverser ?
« Qui sommes-nous !? » En tout cas, j’aimerais que cela reste une question ouverte.
Les identités culturelles nationales religieuses ou n’importe quoi quand elles se cherchent et se transforment souvent me parlent, me rencontrent, m’aiguisent. Les identités culturelles nationales religieuses ou n’importe quoi quand elles s’affirment péremptoires et s’institutionnalisent me font peur et me séparent de toi.

Avant d’acquérir quelconque identité, nous sommes tou-te-s né-e-s d’une femme…
Nous sommes tou-te-s encore aussi des enfants quelque part en nous, je sens cela si manifeste et important. L’enfance n’est pas une identité. Il y a dans l’esprit de l’enfance cette force que les « identitarismes » étouffent avec tant de violence : le possible, l’inconnu, l’ouvert. Nous sommes tou-te-s les enfants de la Terre, nous sommes Gaïa, non ?
En tout cas, si notre avenir politique passe par un rééquilibrage féminin-masculin, je crois qu’il passe aussi par un très sérieux job de « désadultisation », ou plutôt de « transadultisation », qui sera aussi un ouvrage de réelle prise de responsabilité (c’est ce mot là qui me vient toujours à l’esprit maintenant quand je pense à la liberté).
Je vois déjà venir des tas d’bascules émotionnelles et comportementales liées à ça. Mais je sais pas pour quand (^;

Pleurer Charlie et…

Bonjour tout le monde,
et merci de relayer ces appels à rassemblement et ces messages pour Charlie.

Quant à moi j’y viendrai peut-être comme j’y suis allé avant-hier, mais quelque chose me chiffonne, alors
je partage ici ce que je pense de ce que je ressens de ce que je perçois de ce qui se passe depuis l’attentat à Charlie Hebdo.
C’est un peu long, pardonnez-moi : je ne peux pas penser plus vite que mon coeur.

C’est bien sûr un sacré choc. Ça m’a fait pleurer l’idée de la mort violente de Cabu par exemple, dont les dessins sont vivants pour moi depuis que je suis petit,
et c’est fou – ça pourrait même me faire un peu peur – de penser que des journalistes se sont fait descendre en plein Paris, cette injustice et cette absurdité…
C’est vrai qu’il y a de quoi être révolté.

Moi aussi je suis heureux qu’il y ait un mouvement de conscience, de rassemblement et de solidarité autour de ça.
Mais en même temps là, les réactions collectives me font un peu le même effet (pardonnez la comparaison) que quand « on » avait gagné la coupe du monde…
Pourquoi on envoie tous ces messages, et pourquoi on se rassemble au juste ?

Pour manifester ? Contre qui ?
Les islamistes seront plutôt heureux je pense si on est nombreux/ses, ils auront d’autant mieux réussi leur coup…
Fort heureusement, notre « liberté d’expression », ils ne nous l’ont pas enlevée : elle est juste toujours conditionnée par le même système business-média qui trie les infos qui l’arrange bien, et tente de squizzer les autres… « Je suis Charlie », tiens tiens, il semblerait que ça ce soit consensuel en fait. Charlie consensuel !? pas encore dans la tombe, déjà en train de se retourner.
L’état français aussi se frotte les mains (ou souffle un instant du moins) : on va oublier un peu les grands projets inutiles et les réformes douloureuses ! la police est de notre côté, ça change !

Pour se rassurer, se réconforter, être ensemble ? De quoi avons nous peur au juste ?
Que voulons-nous dire, porter, construire au juste ? Sommes-nous bien sûr-e-s de ne pas être ensemble soudain grâce à des haines aussi ? Est-ce qu’on en serait encore capables, aujourd’hui, est-ce qu’on en serait encore là d’avoir besoin d’un « ils » pour être « nous » ? Je me sens triste et solidaire de Charlie-Hebdo. Je me sens triste et solidaire aussi des musulman-e-s du monde entier, qui une fois de plus se retrouvent avec de bien malheureux héraults, et contre qui je sens monter d’injustes et d’absurdes colères. Je me sens triste et solidaire encore de nous qui ne savons plus pour qui voter, où nous tourner pour trouver du sens à notre présence au monde, sinon dans la rage, le désespoir, la violence.

Pour rendre hommage ? ok bien sûr, mais, est-ce qu’il n’y a pas d’autres hommages à rendre, aux noms d’autres morts, d’autres luttes ? je pense à Rémy Fraisse, je pense aux Palestinien-ne-s, je pense aux 800 000 nettoyeurs de Tcherno, je pense aux jeunes gens et aux vieilles qui se suicident chaque jour à côté de chez toi… Alors, rassemblons-nous ok, mais ne soyons pas que Charlie ! soyons Camille, Fatimata, Mahmoud, Sergueï, Ludmilla, Marion, Gisèle ! Et pleurons et crions nos deuils d’abord, avant nos rages, pour être sûr-e-s d’avoir la tête froide et pour ne pas se tromper de cible.

Et puis, oui, attention franchement : ce mouvement sent la récup’ à plein nez. Il y a des gens qui disent aujourd’hui « je suis Charlie » alors que Charlie s’est toujours foutu de leur gueule, eh ?
Bon, d’un côté certes tant mieux, c’est peut-être bien d’être « tous unis » parfois, dans l’émotion du moins : partager nos émotions et nous tenir chaud, c’est une bonne raison de se rassembler tout de suite, choqué-e-s comme nous sommes mais restons lucides et demandons-nous quelle sont nos intentions ?
Est-ce que ce n’est pas parfois un joli vernis solidaire, qui fait bien sur moi de dire que « je suis Charlie » ? En plus il y a toujours bientôt des élections, ça tombe bien.
Le narcissisme est l’un des grands ressorts du capitalisme (cf la brochure éditée par les Renseignements généreux, qu’on trouve sur internet. Moi d’ailleurs, au cas où ça intéresse quelqu’un, je ne suis pas Charlie, pas plus que je n’étais « américain » le 12 septembre 2011. J’ai pleuré Charlie mais il y a plein de trucs que je n’aime pas dans ce canard que je lisais il y a dix ou quinze ans… J’étais heureux qu’il existe par contre, comme célèbre étendard de pensée corrosive, mais heureusement il y a mille autres sources d’infos alternatives et de critiques du système et des intégrismes qui continuent à faire leur job. C’est terrible ce qui s’est passé, quand je dis ça je ne veux pas du tout dire « c’est pas si grave » ni « ils l’ont bien cherché » pas du tout ! mais par contre en effet, ils savaient ce qu’ils faisaient, ils savaient qu’ils prenaient des risques, je pense même qu’ils en étaient fiers, je l’aurais été en tout cas à leur place. Et d’une certaine façon, hélas, leur mort poursuit leur lutte, ils deviennent un symbole de la liberté d’expression, martyrs de la cause ! Ils iront au paradis des journalistes (^; Prenons exemple sur eux donc et ayons en effet le courage de prendre des risques, de penser par nous-mêmes, de partager ce qui nous tient à coeur, et d’agir en fonction, d’aligner nos actes nos paroles et nos idées ! Luttons avec des armes non-violentes, et apprenons à libérer nos émotions sans les décharger les un-e-s sur les autres, mais plutôt grâce et avec.)

Qu’est-ce que l’unité ? qu’est-ce qui nous unit vraiment ?
J’ai un peu peur, je ne vous le cache pas, quand je lis des appels, relayés même pas des ami-e-s à moi, qui nous invitent à nous rassembler pour montrer que nous EN FRANCE, nous sommes uni-e-s.
Je n’invente pas les majuscules. Même le mot de barbarie par exemple me semble suspect (souvenez-vous que chez les Grecs les barbares c’étaient les non-grecs).

Nous ne sommes pas si « uni-e-s » que ça en France ou ailleurs, inutiles de se voiler la face. C’est pas ces 12 morts qui vous tou-te-s nous rendre copains copines comme par magie.
Nous avons un sacré pain sur la planche pour apprendre à vivre tou-te-s ensemble sur cette planète. À leur façon, les journalistes de Charlie Hebdo y contribuaient sans doute.
Mais qui sait ? peut-être que les islamistes apportent leur pierre ‘à leur façon aussi.
Par exemple en nous forçant à ouvrir les yeux sur tout ce qui déconne grave malheureusement, en France, en occident et dans l’intégrisme capitaliste.
Alors aujourd’hui, demain, plus tard rassemblons-nous, bien sûr… et partageons, pensons, inventons ! Comment contribuer au mieux au monde dans lequel nous voulons vivre ?
… et où (c’est important de le rappeler et de le faire savoir) il y a de la place, à manger et à boire pour tou-te-s, à condition de savoir partager !

Un petit poème qu’on vient de m’envoyer qui m’ouvre encore le coeur et l’esprit

No man is an island,
Entire of itself,
Every man is a piece of the continent,
A part of the main.
If a clod be washed away by the sea,
Europe is the less.
As well as if a promontory were.
As well as if a manor of thy friend’s
Or of thine own were:
Any man’s death diminishes me,
Because I am involved in mankind,
And therefore never send to know for whom the bell tolls;
It tolls for thee

… à bientôt ! Paix, compréhension pour tous les êtres, coeurs à l’ouvrage.
Bien d’autres scandales, d’autres défis, d’autres catastrophes sont encore à venir sans doute…
mais aussi les ressources dont nous avons besoin pour les saisir, les relever, les accueillir, nous transformer.

Pour poursuivre la réflexion qui émerge après le choc de l’événement, peut-être de façon intempestive certes
je me permets de partager avec vous plusieurs intéressants articles reliés sur le site les mots sont importants
ainsi que sur le blog persopolitique, le blog un silence qui parle, et un interview de Boris Cyrulnik à la télé.

intérieur extérieur

« L’extérieur est à l’extérieur de l’extérieur.
L’intérieur n’est à l’extérieur de rien.
L’intérieur est à l’extérieur de l’intérieur.
L’extérieur n’est pas à l’extérieur de lui.
L’intérieur n’est pas à l’intérieur de l’extérieur.
L’intérieur n’est pas à l’extérieur de l’extérieur.
L’intérieur n’est pas à l’intérieur de rien.
L’intérieur est à l’intérieur de lui.
L’extérieur n’est pas à l’intérieur de rien.
L’intérieur n’est pas à l’extérieur de lui.
L’intérieur est à l’intérieur de l’intérieur.
Rien n’est à l’intérieur de toi.
L’intérieur n’est pas à l’extérieur de l’intérieur.
L’extérieur est à l’intérieur de soi.
Tu n’es pas à l’extérieur de toi.
Tu n’es pas à l’intérieur de rien.
L’extérieur n’est pas à l’intérieur de soi.
Rien n’est à l’extérieur de l’intérieur.
L’extérieur n’est pas à l’intérieur de l’intérieur.
Tu es à l’extérieur de toi.
L’extérieur n’est à l’intérieur de rien.
Tu es à l’extérieur de l’intérieur.
L’intérieur n’est pas à l’intérieur de soi.
Rien n’est à l’extérieur de lui.
L’extérieur n’est pas à l’extérieur de soi.
L’extérieur est à l’intérieur de toi.
Rien n’est à l’intérieur de l’intérieur.
Rien n’est à l’intérieur de l’extérieur.
L’intérieur est à l’intérieur de soi.
L’extérieur est à l’intérieur de l’intérieur.
L’extérieur n’est pas à l’intérieur de l’extérieur.
L’intérieur n’est pas à l’extérieur de soi.
Rien n’est à l’extérieur de soi.
L’intérieur est à l’intérieur de l’extérieur.
Tout est à l’extérieur de toi.
L’extérieur est à l’extérieur de soi.
Tu es à l’intérieur de toi.
Tu n’es pas à l’intérieur de l’extérieur.
Il est à l’intérieur de lui.
L’extérieur n’est pas à l’extérieur de rien.
Rien n’est à l’intérieur de lui. »

Valère Novarina, le Théâtre des paroles, P.O.L.

JE SUIS JE SUIS

[A l’heure où des « je suis » font flamber les esprits,
un ancien poème anti-identitaire retrouvé quelque part]

Je suis je suis

Je suis le vertige de l’espace où tout est possible infini
la frayeur du possible sans limite, sans repère

Je suis vivant dans l’instant prêt à tout

Je suis un Titan désespéré qui lutte avec les dieux en sachant qu’il va perdre mais pas le choix
il faut bien jouer encore un instant
repousser la mort là-bas, au-delà de ce petit champ,
la chasser un peu, rire de sa morgue, de sa faux, de son air de sanglot sans violon, de ses longs trémolos

Je suis attentif à tout pourtant car je sais qu’elle joue bien
la mort aussi et si mon rire soudain se fait trop fort
je ferme les yeux et la voilà dans ma voix
qui me mord le cou, qui me tord les boyaux : c’est mon rire le sanglot

Je suis oui Prométhée qui déroba le feu aux dieux
et je ne regrette pas l’aigle qui mange mon foie
c’est si bon le feu, et l’aigle même mourra

Je suis celle qui voulût goûter le fruit et celui qui goûta aussi car
je n’avais pas le choix et tout le monde en Eden savait que ça allait se passer comme ça, quelle blague ! mais je travaille dur depuis je ne chôme pas – même quand on croît que je rêvasse, ah ! je suis à la tâche, à digérer la connaissance et
voilà c’est fait : je suis au nirvana d’ailleurs je suis un rigolo qui peut bien dire n’importe quoi car

Je suis de celles et ceux aujourd’hui qui se coltinent cette sacrée lutte en conscience : dépasser la dualité, en finir avec la souffrance, être esprit et incarné

Je suis un monstrueux paradoxe qui ne sait pas s’il doit en rire ou en pleurer
je suis si traversé d’homo machin que j’ai toujours en double chaque défaut avec sa qualité

Je suis une poussière d’humanité qui se jette sans hésiter dans le feu de dieu,
le feu de tes yeux pour brûler sans résidu en dansant la vie

Je suis toi, je suis elle, je suis il, je suis rien du tout
je suis nous en nous
nous en nous

Je suis à en crever
à percer l’enveloppe de l’être
pour accepter enfin d’y rester tout entier
avec mes soeurs et frères d’humanité
je suis enthousiasmé
je suis un soleil d’amour pour nous

Je suis inquiète – quelle merveille ! je veille, je ne dors pas car je sens je sens que tout peut arriver : je suis sensible à tout. Si prête à tout. Je suis si vive, si faible et si fragile, si douce, si vivante. Je suis si ! si ! si, je le suis !

Je suis inquiète, un rien m’effraie, j’ai si peur du monde, si peur de tout, si peur de toi, regarde, je me soumets je m’efface, je te laisse toute la place, je m’allonge à tes pieds, je m’humilie avec joie pour que tu sois, toi, le roi – je te caresse et te baise les pieds, et ça me remplit d’aise parce que je sais que je suis quoi qu’il arrive ta servante, ton soutien, ton secours,

Je suis toujours là pour aider – si tu n’y arrives pas tout seul, je serai là – si tu as besoin d’un coup de main, je suis celle qu’il te faut et je ne faillis jamais

Je suis prête pourtant à tout lâcher si jamais il le faut, si c’est ce que tu veux en secret, si vient soudain la limite à mon humanité

Je suis offerte, je suis sincère, toute nue devant la flamme, tu me vois toute entière donnée, abandonnée au regard de la grâce, dévouée,

je suis pourtant prête aussi à pincer, à t’agacer, à te tirer les poils pour jouer si soudain tu t’ennuies ou moi, car je suis aussi la fillette folle qui rit sans s’arrêter, les yeux qui brûlent, et qui ne veut rien que danser, danser, te sauter dans les bras, danser sans s’arrêter.